Paroles....

Présence de la nature, nature de la présence

Jeune, je collectionnais les fossiles, les insectes de toutes sortes, chenilles et papillons et comme beaucoup d’enfants, mon terrain de jeux c’était le pré situé derrière la maison, laissé en jachère et, pour une chasse aux trésors désuète, le champs de pierres du village d’à côté. J’étais proche de la nature, le temps ici semblait s’écouler plus lentement qu’ailleurs.Quelques années plus tard, j’abandonnais une carrière d’enseignant pour rejoindre l’atelier de Jean et Jacqueline Lerat à Bourges et suivre une formation de céramiste aux Beaux Arts de cette ville.
Le parfum des pierres et des plantes peuplait encore mon imaginaire et par la magie du feu des potiers, des créatures siliceuses prenaient vie dans mon atelier d’Aubinges, près de La Borne. M’exprimant par une gestuelle simple, je laisse danser la terre avec l’eau en intervenant le moins possible, comme pour mieux lui laisser parler son langage silencieux. Ces témoignages d’une nature fossilisée s’offrent à moi et au regard du spectateur comme un écho à mes ballades enfantines.

Recueillir des « petits fragments de nature » d’origine animale, végétale ou minérale est une activité familière, ces petits témoignages encombrent peut-être encore nos étagères et remplissent nos boites à secrets. Cette collection de petits objets aux milles textures : coquillages, morceaux de bois, galets polis par l’océan, structures diverses, feuilles, fossiles, débris d’insectes… exprime une énergie de vie qui touche intimement notre sensibilité. Le premier regard porté sur ces objets est libre de toute approche conceptuelle, l’on perçoit directement sans le découpage méthodique de l’intellect qui évalue, compare, et classe les perceptions ; il est sans référence à la mémoire, au connu.

Puis l’agitation de notre activité mentale recouvre et dissimule souvent l’émotion et le «ressenti» initial pour ne laisser place qu’au seul discours, au commentaire. Le silence intérieur et l’attention portée dans la relation sujet-objet rendent perceptibles ces énergies qui semblent émaner des objets, en phase avec notre être intérieur.

Cette relation fusionnelle, intime, contemplative, sans référence au passé, neuve à chaque instant, est d’une grande beauté. Les jeunes enfants et les enfants que nous sommes encore parfois vivent naturellement dans cette conscience et cette relation directe aux objets et aux autres, «d’inconscient à inconscient», merveilleux langage de perceptions éphémères et insaisissables.
De tous temps les diverses activités artistiques semblent nous impliquer concrètement dans la recherche de cette conscience de nous-même, oubliée, sous-jacente, comme une nostalgie à soi-même. Par les jeux de la terre, du feu, de l’eau et de l’air, je réalise des objets céramiques qui conjuguent le végétal, l’animal et le minéral. Ces formes insolites invitent l’observateur à poser un regard neuf, silencieux.
Ainsi l’ondulation du vent et de l’eau visible sur les plages et la terre craquelée sur le sol peuvent être « fossilisés » en stèles rocheuses, les délicates et fragiles structures végétales et animales, l’eau elle-même, sont minéralisées, hors du temps.

Lorsque l’on explore attentivement notre relation à l’objet, nous voyons que nous ne percevons pas les objets en tant que tels mais nous percevons simplement les perceptions de ces objets, changeantes et neuves à chaque instant. Ensuite, par nécessité fonctionnelle, nous construisons une image, un concept, une virtualité mentale. C’est généralement l’une des fonction de notre hémisphère cérébral gauche, la construction du langage et de la personnalité.
Le couple “sujet/objet” est indissociable; l’objet n’existe que lorsqu’il est perçu par un sujet, lorsque celui-ci n’est pas perçu, une conceptualisation conjuguée avec la mémoire lui confère une existence virtuelle. Par nature, le sujet, la conscience est non connaissable et ne peut être saisi, si le sujet était perçu, il serait inévitablement un objet observé par un sujet «en arrière plan». La pensée ne peut appréhender, définir, activer, concevoir et connaître que ces objets, c’est sa fonction. Le témoin silencieux, dénué de toute substance , est donc totalement inaccessible. Ce que nous sommes réellement, notre identité première, «l’espace immatériel» dans lequel se déploie notre personnalité et notre corps, l’ultime réalité, le Sujet, ne peut donc être saisi par la pensée. L’on ne peut le concevoir mais concevoir son inconcevabilité suffit. Cette compréhension nous libère de la fascination que nous portons envers les concepts et les objets, elle nous libère également de l’agitation et de l’arrogance du savoir.
L’attention devient non objective, écoute multi-directionnelle. Cette énergie se déploie dans l’appréciation de l’instant, la reconnaissance et l’accueil de ce qui est.

La beauté recherchée dans l’œuvre contemplée est alors vue comme l’essence même de ce regard.

Ce que nous cherchons est déjà là, vouloir s’en rapprocher nous en éloigne !Toute volition, tout mouvement vers lui voile sa réalité tout comme la surface de l’eau, qui, troublée par le souffle du vent, perd sa transparence et sa profondeur.


Être simplement cet « espace non limité et non qualifié » situé entre percevoir et concevoir. Vigilance, écoute et tranquillité.
L’objet construit et mis en scène par l’artiste nous invite à explorer cette nouvelle perspective. Il pointe silencieusement vers l’ Indicible.




Version imprimable




PRESENCE OF NATURE

NATURE OF THIS PRESENCE

      Collecting “little bits and pieces of nature” picked up from the animal, vegetal or mineral kingdom is a familiar hobby. These small tokens may still clutter up our shelves and fill up our souvenir boxes. Such a collection of small objects, all different in patterns and structures: shells, pieces of wood, shingles polished by the ocean, leaves, fossils, fragments of insects… conveys an energy for life which is deeply moving. The first look upon these objects is a genuine and concept-free contact. It is a direct approach, without the methodical codification of the intellect which estimates, compares or classifies what is seen, with no reference to memory, to learning.

Then, the excitement of the mind at work often covers and hides the first emotion, the initial thrill to make way exclusively to words and comments.

Energies which seem to radiate from these bits and pieces can be revealed by internal silence and concentration on the relation between subject and object, in step with our inner self.

Such an intensely close relationship, intimate, contemplative, without any reference to the past, new every minute, is of a great beauty. The very young, as well as the children we still are sometimes, live spontaneously this direct relationship with objects and people, from “unconscious to unconscious”, a wonderful language of fleeting and elusive perceptions.

At all times, these varied artistic activities have had us involved, in a tangible way, in the pursuit of the knowledge of our own selves, a forgotten search at the back of our minds, like a private nostalgic quest.

Via earth, fire, water and air, I make ceramic items combining vegetal, animal and mineral worlds. These unusually-shaped objects induce the observer to look at them with a fresh eye, in silence, freed from references to the past.

Thus undulations of wind and water which are seen on beaches and on cracked earth can be “fossilized” in rocky steles, the delicate, fragile vegetal and animal structures are mineralized, for ever.